Bonaventure (Trafiquer les mondes)

22e Prix Fondation Pernod Ricard

Exposition
À la fondation
7 septembre 2021 - 30 octobre 2021

L’un des grands enjeux de notre temps c’est que le savoir soit transformateur, qu’il éveille l ‘imagination, qu’il rende le monde encore plus intéressant, qu’il désintoxique de la tristesse des « on sait » et des « ce n’est que ».1

 

 


Ouverture du programme de compagnonnage du Prix Fondation Pernod Ricard dès le 16 octobre 2020 avec  le cycle de Radio Bonaventure et un récit à deux voix entre l’artiste Meris Angioletti et Philippe Baudouin philosophe et réalisateur radio…

 

 

Dans un monde fragilisé tel que le nôtre, que peut faire l’artiste, sinon fabriquer des êtres et des mondes, interroger le vrai, réparer ou court-circuiter l’histoire, guérir et repeupler l’imaginaire, fabuler de nouveaux récits ou tirer les fils des possibles enfouis dans le réel ?

Cette exposition accueille une génération d’artistes aux pratiques diverses et plurielles, traversée par des questions sociétales, identitaires, et planétaires en effervescence, évoluant dans une époque trouble au futur incertain dont la crise actuelle exacerbe le flou et l’imprévisibilité.

L’incertitude ambiante d’aujourd’hui compromettant les ardeurs de puissances et les stratégies de contrôle et de planification, fruits de la marchandisation de la société, rend compte d’un nouveau climat mondial, confus, flottant, vecteur de nouveaux scénarios « sans garantie ».2

Outre leurs approches spécifiques, les artistes invité·e·s à ce projet semblent partager l’intuition commune de puiser librement dans l’enchevêtrement des sources du réel tout en questionnant les systèmes de croyances et de transmissions pour générer, tel un acte de résistance, une expérience
de l’imprévisible, un imaginaire alternatif et poétique ainsi que de nouvelles formes et récits inédits.

Tel·le·s des diseu·r·se·s de bonne aventure connaissant les stratagèmes des conteu·r·se·s d’énigmes – consistant autant à formuler des questions qu’à trouver des réponses – il·elle·s nous invitent à nous projeter dans d’autres mondes, en marge, inclusifs, polyglottes, transgressant la norme, les
formes dominantes et le cours de l’histoire, peut être bien même à échafauder des écologies antidotes et un avenir possible.

Questionnant le désir illusoire de maitriser le futur, Bonaventure ne se fonde pas sur une pensée ésotérique en tant que telle, mais emprunte au jeu des hypothèses leur format subversif, et relève d’avantage d’une investigation expérimentale, indisciplinée et poétique pour dire le monde autrement.

Le titre enjoué, Bonaventure, dissimule l’ambiguïté du double sens tandis que le ton positif donné à cette pratique divinatoire marginalisée qu’est « La bonne aventure » – prédire le destin d’une personne, qu’il soit bon ou mauvais – ne saurait occulter l’opacité du doute et l’incertitude d’un futur inquiétant, même au milieu des promesses et des attentes d’une vie meilleure.

Plutôt qu’un exercice sur l’art de prédiction des magicien·n·e·s, sorcier·èr·e·s ou soigneu·r·s·e·s des mots/maux du présent, il s’agit ici d’avantage d’une mise en résonance de pratiques et de pensées créatives d’une génération d’artistes sachant autant actualiser qu’anticiper des télescopages culturels et géographiques complexes.

Face aux différents ravages (écologique, social et mental)3 réalisés au nom du concept de « progrès » imposé par les sociétés patriarcales et capitalistes, d’autres formes de savoir et de croyance, provenant de cultures populaires et minorisées – se donnant le droit de fabuler une autre vie – semblent ressurgir et retrouver leur fonction réparatrice : « Ce qui s’oppose à la fiction – écrit Deleuze – ce n’est pas le réel, ce n’est pas la vérité qui est toujours celle des maîtres ou des colonisateurs, c’est la fonction fabulatrice des pauvres, en tant qu’elle donne au faux la puissance qui en fait une mémoire, une légende, un monstre.»4

L‘énoncé de ce projet renvoie tant à la clairvoyance, à l’invention, à l’altérité, qu’à la ruse des « trafiquant·e·s d’illusion »5 – c’est ainsi que les autorités ecclésiastiques appelaient les femmes tsiganes, nomades au XVe siècle (lisant, imaginant un avenir possible dans les lignes d’une main inconnue en échange de quelques pièces), craignant probablement qu’elles ne libèrent trop les esprits des pouvoirs dominants – à la contrefaçon des savoirs et à la mise en place de nouveaux récits dissidents.

Ces artistes se rejoignent à la lisière d’un enchantement grinçant et au seuil de certaines « fabulations spéculatives »6. Tel.le·s des ceuilleur.se.s dans les marges du monde, il·elle·s cultivent des méthodes et des récits « tout plein de commencements sans fins, d’initiations, de pertes, de métamorphoses, de traductions, de bien plus de ruses que de conflits, de bien moins de triomphes que de pièges et de désillusions ; tout plein de vaisseaux qui restent coincés, de missions qui échouent et de gens qui ne comprennent pas. »7

Il·Elle·s questionnent et détournent les modes de construction du récit et de la circulation de l’information tout en déstabilisant les notions de finalité, de valeur et d’authenticité d’après des structures narratives hybrides, convoquant l’oralité, des histoires enfouies de la colonisation, des fictions mythologiques ou folkloriques, des récits d’anticipation ainsi que des rumeurs urbaines ou des pratiques marginalisées de voyant·e·s en tout genre.

Loin de l’inéluctabilité d’un destin, cette Bonaventure ne saurait se résoudre à un fatalisme irrévocable. Au contraire d’une histoire linéaire ou univoque, elle prend ancrage dans les mécanismes spéculatifs de son fondement et ne craint pas non plus la collision des mondes réels et fictifs.

Elle trafique une arborescence de récits, d’hypothèses floues, de légendes et d’épisodes oublié·e·s ou non encore advenu·e·s selon une relecture du passé, des réagencements de réalités, mais aussi des usages et rituels sibyllins et décalés, comme autant de possibilités de décoloniser l’imaginaire, de défaire l’histoire pour mieux transformer le présent et amorcer une nouvelle pensée du futur.

Finalement, la Bonaventure nous entraine dans une péripétie, à temporalité variable, de partage et de médiation avec l’inconnu, le temps d’un échange intime à l’autre, dans l’opacité, le doute et la coïncidence des possibles.

Lilou Vidal

 

1 Isabelle Stengers, Résister au désastre, Editions Wildproject, 2019, p. 33.

2 Donna J. Haraway, Vivre avec le trouble, Les éditions des mondes à faire, 2020. « So far » cher à Donna Haraway, traduit de l’anglais par Vivien Garcia, p. 9.

3 La correlation de l’écologie mentale, l’écologie sociale et de l’écologie environnementale fut développée par Felix Guattari dans son ouvrage Les Trois écologies publié en 1989.

4 Gilles Deleuze, Cinema 2 L’Image-temps, Les Editions de Minuit, Paris, 1985, p. 196.

5 Nicole Edelman, Histoire de la voyance et du paranormal, Editions du Seuil, Paris, 1995, p. 9.

6 Donna J. Haraway, Staying with the Trouble: Making Kin in the Chthulucene, Duke University Press, 2016. Voir le concept de SF: String Figures, Science Fact, Science Fiction, Speculative Feminism, Speculative Fabulation, So Far.

7 Ursula K. Le Guin, La théorie de la Fiction-Panier (The Carrier Bag Theory Fiction), 1986. Traduit par Aurélien Gabriel Cohen, paru sur Terrestres, Octobre 2018 (www.terrestres.org). Dans cet essai l’auteure féministe partant du constat que la civilisation se nourrit de récits héroïques et tragiques où priment la violence et le conflits à coup de flèche et d’épée de héros, explore d’autres possibilités narratives à partir de la « Théorie du panier » formulée par Elisabeth Fisher sur le modèle du réceptacle et de contenus non hiérarchisés, anti-héroiques et inclusifs.

  • Du 7 septembre 2021 au 30 octobre 2021
  • Fondation Pernod Ricard
    1 cours Paul Ricard
    75008 Paris
    0170932600
  • Métro
    Métro : Gare St Lazare (lignes 3, 12, 13, 14)
    Parking
    Parking St Lazare
Vues de l‘exposition
Photos : © Thomas Lannes / Fondation Pernod Ricard
Le vernissage
Photos : Say who - Jean Picon