Morgan Courtois

Décharge

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Le mot « décharge » possède de multiples significations, parmi lesquelles le passage d’une charge électrique d’un corps à un autre. Il peut également désigner éjaculation, sécrétion d’adrénaline et excrétions corporelles. Mais dans son sens le plus courant, il désigne l’endroit où sont déversés débris et déchets. Cette exposition, première exposition personnelle institutionnelle de Morgan Courtois à Paris, s’inspire d’une décharge au sens de dépotoir. L’exposition est organisée – ou plutôt désorganisée – autour d’objets empilés et éparpillés sans ordre particulier à première vue. À bien des égards, elle évoque la disposition aléatoire d’une décharge. Cependant, il ne s’agit pas pour l’artiste d’illustrer le caractère inévitable du troisième principe de la thermodynamique et la notion même d’entropie. Au contraire, ce paysage fourmille de sensations, d’émotions et de souvenirs.

La première salle présente des amas désordonnés de flacons et de bouteilles en porcelaine non émaillée, pour la plupart des moules d’objets provenant de la collection de Courtois. Au fil des ans, l’artiste a collectionné des centaines de récipients – bouteilles de boissons alcoolisées, de parfum, d’eau, de nitrite d’alkyle, tasses, gobelets, vases, etc. Beaucoup contenaient des liquides tels que du poppers, des parfums de luxe et de l’alcool, tous associés à l’excès et à l’extravagance. Certaines de ces bouteilles l’ont attiré pour la beauté de leur design, d’autres pour leur rôle de catalyseur dans des événements personnels importants – le vin d’un dîner romantique par exemple, le parfum d’un être cher ou le stupéfiant consommé lors d’une nuit d’ivresse. En projetant son désir sur ces objets ordinaires et en donnant un sens au superflu, Courtois leur confère une vie propre ; ils semblent pourvus d’une âme. En créant des doubles fantomatiques en céramique de ces récipients, il pousse leur inutilité à l’extrême. Ces objets fétichisés transcendent ainsi leur fonction première.

Les nombreux cygnes en porcelaine qui flottent dans l’exposition ont également dépassé leur fonction d’arrosoir. Ils se sont affaissés à des degrés divers lors du processus de cuisson et se sont parés d’émaux cristallins particuliers – un blanc lustré qui irradie ou encore des coulures de riches nuances de bleu et de vert. Ces sculptures ne dupliquent pas un modèle original. Comme l’explique Courtois, elles semblent flotter au-dessus de l’eau. Cet effet est accentué lorsqu’ils sont placés sur la surface réfléchissante de tables à miroirs. Ainsi, ces « cygnes » peuvent être considérés comme des « signes » d’un niveau supérieur et incarner des idéaux de beauté et d’élégance transcendantales. Le cygne, il est vrai, apparaît tout au long de l’histoire de l’art comme une créature d’un autre monde, notamment lorsque Zeus en prend la forme pour féconder Léda, libérant une « décharge » de sa nature divine dans le monde physique.

La deuxième salle présente des scènes tout aussi décadentes, qui évoquent de somptueux fantasmes baroques. Les tables sont encombrées de cygnes en céramique, de grandes sculptures en plâtre et de bouquets de fleurs. La puanteur des fleurs en décomposition, la fraicheur au contraire de certaines compositions et les parfums conçus par l’artiste vaporisés sur les œuvres imprègnent l’espace d’exposition. Depuis plusieurs années, Courtois crée des fragrances complexes en mêlant des senteurs qui évoquent le sale et le propre, le sacré et le profane, le cheap et le chic. Il associe des odeurs naturelles et artificielles : fleurs de tilleul, gaz d’échappement, mégots de cigarettes, café, sueur, sang et urine. À cette fin, il remplit et réanime ces récipients vidés de leur contenu.

Les sculptures en plâtre de Courtois s’inscrivent dans le prolongement de ses recherches sur la nature malléable du corps humain et ses réactions viscérales lorsqu’il interagit avec son environnement. Ces réactions se manifestent souvent de façon physiologique, si l’on pense par exemple à la chair de poule, à la transpiration, aux poussées d’adrénaline, aux tâches ou à la pâleur. Les surfaces de ses sculptures charnues suggèrent les plis de la peau, une veine qui se contracte, le contour subtil d’une hanche ou la courbure d’une aisselle. Pour ces œuvres, il photographie des modèles masculins nus contorsionnés, puis agrandit des fragments de leurs corps pour créer des sculptures tridimensionnelles qu’il déforme ensuite au point de les rendre presque méconnaissables. La plasticité de ces corps montre que la forme humaine n’est pas conçue dans un moule préétabli ; bien que modulé par sa confrontation au monde, le corps conserve ses propriétés et ses tendances propres.

Plus encore, les sculptures de Courtois révèlent que toute matière n’est pas inerte mais bien vivante, consciente de ses propres facultés. Pour réaliser les œuvres en porcelaine de cette exposition, Morgan Courtois s’est rendu à la Rijksakademie d’Amsterdam où il a été autorisé à porter le four à de très hautes températures, permettant aux cristaux de se développer ainsi qu’à la porcelaine cuite de subir, juste en dessous de son point de fusion, les déformations liées à la chaleur.

Les œuvres de Courtois expriment indéniablement une intensité que l’on ne peut jamais entièrement représenter, mesurer, fractionner ou contenir. On peut soutenir que l’univers est fondamentalement créatif et qu’il produit une « décharge » de phénomènes sensoriels inutiles mais esthétiquement plaisants. Par exemple le long cou élégant d’un cygne, le parfum enivrant de la fleur de tubéreuse ou le bleu profond du cobalt, résidu du big bang. Les animaux et les plantes communiquent au moyen de couleurs, de sons et d’odeurs qui semblent n’avoir d’autre but que de séduire, d’attirer et parfois de repousser. Ces manifestations de désir et d’excès constituent le fondement de Décharge. Ici, les compositions de Courtois rendent palpable les forces affectives qui traversent, voire dépassent, le monde matériel.

Zoé Stillpass

 

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