En conversation avec R. Moreno (Nouveau Programme 2026)
R. Moreno (née en Colombie en 1993, vit et travaille à Paris) fait partie des artistes lauréat·es de la deuxième édition du Nouveau Programme. Elle présentera son travail dans l’exposition « over the top, undercover, » pensée par la curatrice invitée Salomé Burstein, aux côtés de Jonathan Martin et de Clémence de La Tour du Pin. Avant le vernissage de l’exposition le lundi 9 septembre à 18h, l’artiste revient sur son rapport au langage, au visible et à la technologie, et partage un premier aperçu de ce qu’elle montrera à la Fondation.
Tu sembles explorer la distinction ou la porosité entre humain et machine. Comment cette tension structure-t-elle ton approche de la sculpture, et que dit-elle de notre monde ?
Je ne pense pas vraiment en termes de « humain versus machine ». Ce qui m’intéresse, c’est la manière dont l’Occident a construit l’idée de progrès technologique et politique à partir du XVIIIe siècle. Cette construction idéologique masque le contexte colonial et esclavagiste où l’extraction des ressources est de plus en plus effrénée. La machine apparaît à cette période et l’histoire de l’automatisation est indissociable de récits qui déshumanisent certains groupes sociaux pour justifier leur exploitation. On fabrique des mythologies où certains humains seraient « moins humains, » donc manipulables et exploitables.
Un exemple qui me revient souvent est le « Turc mécanique, » présenté comme un automate capable de jouer aux échecs seul. En réalité, un joueur était dissimulé dans la boîte et manipulait la marionnette. L’automate était racisé, construit pour fasciner et tromper, produisant une fiction de pouvoir technologique.
Ce sont des recherches qui irriguent de manière diffuse mon travail. Ce qui m’intéresse c’est la manière dont ces récits informent nos imaginaires contemporains. Par exemple dans la série de sculptures Pinnochia Tales (2024-), je crée des figures entre féminin et machine qui se portent elles-mêmes, refusant ainsi d’être définies par un regard extérieur. La robotique et l’histoire de l’informatique sont aussi liées à l’exclusion des femmes, ce qui nourrit ces formes hybrides.
Dans ton travail, tu manipules le langage comme une matière instable. Comment la poésie intervient-elle comme un outil pour tenter de déjouer les récits dominants ?
Je travaille le langage un peu comme je travaille les objets. Les mots sont pour moi des matériaux qui ont perdu leur valeur d’usage première, comme les objets trouvés devenus « déchets ». Dans cet état, les mots peuvent être réassemblés autrement.
Le langage est un système : il organise nos perceptions, nos identités, nos manières de se définir. La poésie permet de jouer avec ce système, de le décaler, de révéler ce qui se trouve derrière la scène, dans les logiques qui structurent nos environnements, qu’il s’agisse d’une ville, d’une école ou du monde de l’art.
Visuellement, l’écriture a pris des formes variées dans ma pratique. Au début, j’écrivais en même temps que je sculptais, comme si les histoires affectaient directement la forme. J’ai imprimé des textes sur les pièces, sous forme de longues lignes que le regard découvre en circulant. J’ai aussi initié des formes d’écriture collective inspirées des méthodes de scénaristes de séries. Pour les sculptures que je vais présenter à la Fondation, j’ai utilisé un langage déjà imprimé, déjà en circulation : des fragments typographiques issus de revues, que j’utilise pour donner corps aux poèmes que j’écris. Le texte est une colonne vertébrale, un outil qui oriente, structure, sans imposer un sens unique.
Tu détournes souvent des objets trouvés pour révéler les représentations du pouvoir. Dans l’exposition « over the top, undercover, » il est question de « stratagèmes qui orientent le regard. » Comment choisis-tu les objets qui permettent de perturber ces habitudes ?
J’ai longtemps été intéressée par l’historicité des objets, par l’idée qu’ils héritent de traumas, qu’ils portent les traces de contextes politiques ou idéologiques. Le frigo, par exemple, n’est pas seulement un outil de conservation : il a été conçu pour organiser l’espace domestique et le rôle des femmes.
Mais aujourd’hui, mon approche évolue. Je veux sortir de l’essentialisation, l’idée qu’un objet pourrait être parfaitement défini, parfaitement lisible. Les sculptures que je présenterai dans l’exposition sont traversées par des entrées et des sorties, des déformations. Elles échappent à la possibilité de définition, de détermination. J’imagine cette expérience comme à la fois mentale et émotionnelle : on reconstitue par exemple une tête, sans jamais la saisir entièrement. Les sculptures que je produis ont une forme de présence humaine, elles sont fortes, intuitives, mais impossibles à réduire à une silhouette fixe. Je cherche des objets ouverts, ambigus, capables de générer une infinité de lectures.
Dans l’exposition « The World » (exposition personnelle actuellement au Crac Alsace jusqu’au 30 août 2026), tu explores déjà ce qui se passe entre ce qui est visible et ce qui ne l’est pas. Comment cette attention à ce qui est hors-champ se poursuit-elle dans l'exposition à venir à la Fondation ?
Les pièces qui seront présentées à la Fondation prolongent les boîtes-monolithes qui sont actuellement dans l’exposition au Crac. Le monolithe est un motif récurrent dans mon travail. Il renvoie à l’univers cinématographique de Stanley Kubrick notamment dans 2001, l'Odyssée de l'espace (1968) : un objet rationnel, hermétique, qui semble contenir une vérité inaccessible. J’ai voulu travailler contre cette herméticité. Les sculptures laissent apparaitre leurs intérieurs, leurs sutures, leurs revers. Elles jouent sur la tension entre extérieur et intérieur, conscient et inconscient. On a l’impression d’accéder à l’intérieur, sans jamais y parvenir totalement.
Je ne crois pas vraiment qu’il existe une frontière nette entre visible et invisible. Ce qui m’intéresse, c’est la négociation entre ces deux forces, la manière dont elles dessinent une silhouette identitaire mouvante.