En conversation avec Clémence de La Tour du Pin (Nouveau Programme 2026)
Clémence de La Tour du Pin (née en France en 1986, vit et travaille à New York) fait partie des artistes lauréat·es de la deuxième édition du Nouveau Programme. Elle présentera son travail dans l’exposition « over the top, undercover, » pensée par la curatrice invitée Salomé Burstein, aux côtés de Jonathan Martin et de R. Moreno. Avant le vernissage de l’exposition le lundi 9 septembre à 18h, l’artiste explique comment sa pratique navigue entre l’aléatoire et la minutie, le visible et la dissimulation, et partage un premier aperçu de ce qu’elle montrera à la Fondation.
Ton travail joue entre hasard et précision, notamment dans la manière dont tu assembles des objets du quotidien. Comment trouves-tu l’équilibre entre l’aléatoire et la composition ?
Cela dépend du médium avec lequel je travaille. Pour moi, le hasard est une manière de lâcher prise sur le contrôle au cours du processus de fabrication. Il m'arrive de travailler avec des objets du quotidien, mais ils ne définissent pas ma pratique. Le spectre des matériaux et des médiums reste volontairement ouvert, et leur choix répond avant tout à la nécessité de chaque pièce. L'aléatoire peut intervenir à différents moments : en amont, dans certaines décisions ou au cours de l'élaboration. En général, Il existe une structure sous-jacente, mais pas de méthode figée. Il m'arrive également de laisser certains aspects dériver ou s'écarter de l'intention initiale. Ce n'est pas un processus linéaire, mais plutôt une succession d'ajustements, de légers déplacements façonnés par les contingences, l'observation et une certaine disponibilité à ce qui advient. Il y a aussi un travail de soustraction de la matière. Ce qui m'intéresse, au fond, est peut-être moins d'analyser le processus lui-même que de trouver des conditions qui permettent aux pièces de devenir ce qu'elles cherchent à être.
La répétition des motifs et la transformation des matières sont importantes dans ton travail. Comment vois-tu cette circulation des formes, et que signifie pour toi le fait de réutiliser tes propres gestes ?
Je suis attirée par la notion de récursivité. Il existe une logique de répétition dans laquelle certains gestes, certaines formes ou certains matériaux reviennent et sont réexaminés. C'est une manière d'épuiser les possibilités d'une forme : y revenir, la mettre à l'épreuve, la pousser jusqu'à ce qu'elle change. C’est également lié à une économie de moyens. Certaines des œuvres de l'exposition, notamment les trois Untitled (2025), sont réalisées à partir de baleines de parapluie issus de pièces antérieures, recomposées sur des surfaces constituées de plusieurs couches dont des apprêts de craie et poudre de marbre, gomme-laque, peinture à l'huile, pigments et soie. J'aime aussi l'idée d'un détachement progressif de l’histoire de l’objet.
L’exposition « over the top, undercover » navigue entre « horizons, portes dérobées et visions suspectes ». Tes pièces, souvent horizontales et presque furtives, semblent déjà jouer avec l’idée d’une présence discrète mais insistante. Comment envisages-tu la manière dont tes œuvres se glisseront dans cette dramaturgie du visible et de l'invisible ?
Mes pièces ont été conçues comme une forme de paysage. Avec le recul, je crois que je cherchais quelque chose à la fois très léger et très condensé, presque compacté. Cette série de pièces est née de problématiques liées à l'intégration dans un contexte spécifique, parfois même hostile, ainsi qu’une réflexion sur les questions d'inclusion dans un nouvel environnement et sur les futurs possibles. Elle s'est construite à partir d'un ensemble de contraintes et d'expériences personnelles, notamment la difficulté de trouver ma place dans une ville comme New York, à la fois fascinante et exigeante. À cela s'est ajoutée l'expérience d'un climat politique tendu, marqué par une érosion inquiétante des droits humains et des droits des femmes. Ce contexte est inévitablement devenu une partie des conditions dans lesquelles le travail s'est développé, non pas comme une représentation directe, mais plutôt comme une qualité sensible et une prégnance.
Dans ta vidéo Voices (2025), le langage scientifique devient un terrain d’ambiguïtés sensorielles et de glissements poétiques. L’exposition à venir à la Fondation interroge aussi les codes, les sous-textes, les messages cryptés. Qu’est-ce qui t’attire dans ces vocabulaires spécialisés, et comment appréhendes-tu leur capacité à générer des images ou des atmosphères plutôt qu’un sens univoque ?
J’ai réalisé deux vidéos (Voices, 2021 et 2025) composées de courts extraits audio de conversations, chacun présenté sur un fond aux tonalités brunes, accompagné de sous-titres. Elles sont volontairement brèves, car je souhaitais placer le spectateur au milieu d’un instant, lui permettre de saisir seulement un fragment d’une conversation, avec le sentiment qu’il existe un avant et un après qui restent inaccessibles. Je m’intéresse à la nature même de la conversation, à sa capacité d’abstraction, à la pluralité des significations, mais aussi aux défaillances du langage. Je me suis concentrée sur des échanges entre des chimistes, des parfumeurs et des personnes travaillant dans l’industrie pétrolière. Ce sont des domaines que j’explore depuis longtemps. Une grande partie de ce qu’ils manipulent est invisible - des fluides, des gaz, des molécules - et la manière dont ce monde devient saisissable à travers son langage hautement construit et son vocabulaire spécialisé continue de retenir mon attention au fil des années.