L'argument du rêve
Amie Barouh et Chloé Quenum
Avec la participation de Mohamed Amer Meziane, historien et philosophe
Commissaire : Élodie Royer
Vernissage le lundi 16 février à 18h
Très tôt l'humanité s’est pensée dans ses rêves.
Il s’agit du lien vital, du récit dans la constitution
d’une conscience collective, d’une communauté.
Que raconter pour accepter d’être ensemble ?
Des songes, précisément.
Anne Dufourmantelle, Intelligence du rêve, 2012, Editions Payot
Cette exposition prend comme point de départ une hypothèse, celle de re-convoquer aujourd’hui le rêve pour ce qu’il peut raconter de nos modes d'existence, de relation et de représentation.
Si nos rythmes de vie contemporains, souvent dé-corrélés de l’imaginaire, nous éloignent de nos rêves et de ce qu’ils déposent en nous (des présences et des présages, des êtres vivants et des fantômes, des lumières et des sensations), on pourrait tout autant affirmer qu’ils ne nous quittent jamais : ils nous veillent, faisant dialoguer le réel, avec d’autres lieux ou temporalités.
Mais davantage qu’un lieu-refuge, poétique et doux, qui serait à l’abri du réel, le rêve – dans un ensemble d’œuvres spécialement produites pour cette exposition – surgit tel un espace traversé de tensions, de violences et de désirs, où peuvent également se jouer certains enjeux contemporains, politiques et collectifs. Quelle place accordons-nous à nos nuits, avec ou sans sommeil, là où nos sens s’ouvrent à d’autres formes de connaissance ? À ce temps du repos, en marge de l’accélération continue d’une société, toujours plus connectée et fragmentée ? À cet espace du rêve, comme lieu où s’élaborent autrement nos vies éveillées, et leur magie ?
L’argument du rêve s’inscrit ainsi dans un double mouvement, à la fois physique et réflexif, en rassemblant à la fois deux artistes, Amie Barouh et Chloé Quenum, et un philosophe, Mohamed Amer Meziane, avec pour trait commun de mobiliser de façon critique cet espace onirique dans leurs pratiques. Dans une mise en dialogue et en espace inédite et immersive, chacun·e à sa manière semble ainsi y convoquer le rêve, tel un argument, non pour déceler ce qu’il comporte de réel ou d’illusion, mais bel et bien pour sa capacité à dépasser de telles séparations, en partie héritées de la pensée occidentale, et à créer d’autres formes d’interactions.
À travers une installation vidéo immersive entremêlant ses propres images à celles d'une archive vidéo initiée et réunie par un activiste rom albanais, Gim Furtuna, Amie Barouh recompose un rêve. À partir de ces images d'auteurs inconnus et de sa propre histoire, celui-ci se déploie physiquement dans un montage fait de collages et de surimpressions, où les temporalités se chevauchent, les lieux
se multiplient, les sons s’enchevêtrent, l’ensemble guidé par une voix interprétant ce songe, à la fois personnel et collectif.
Faisant également appel à nos sens par une intervention lumineuse et sonore qui vient étirer le temps, Chloé Quenum déploie un nouvel ensemble de sculptures et d’images animées autour de l’architecture du sommeil et de la matérialité du rêve – l’appui-tête, parfois nommé « support de rêve », y est ici par exemple convoqué sous différentes formes, en tant qu’objet ou signe d’un certain rapport à l’invisible.
À la croisée de ces installations, des fragments de texte de Mohamed Amer Meziane viennent également irriguer l’exposition, tirés en partie de son dernier ouvrage, Au bord des mondes (2023) dans lequel il convoque le concept de rêve, au sens de celui de barzakh – frontière ou isthme en arabe – dans une perspective de décolonisation des savoirs.
Élodie Royer
Commissaire de l’exposition
« L’argument du rêve » est par ailleurs le titre d’un livre de Muriel Pic paru en 2022 aux Éditions Héros-Limite, ensemble de poèmes documentaires, qui, à l’appui d’archives inédites, envisage la place de l'utopie dans nos vies. Le recueil mesure ainsi la puissance du rêve qui, loin d'être une réalité négligeable, documente la manière dont l'histoire habite les corps et peut nous conduire au meilleur comme au pire.
Amie Barouh, O Suno, 2026, capture d’écran. © ADAGP, Paris, 2026. Courtesy de l'artiste et de la galerie Salle Principale.