Exposition

La pensée corps

Exposition jusqu'au 28 janvier 2023

L’exposition La pensée corps met en relation le travail d’Alexandra Bircken et de Lutz Huelle, tous deux liés aux questions d’identité, d’intimité, de perméabilité et de vulnérabilité de l’être humain. Ce qui les lie, c’est un style aux formes tour à tour fracturées et assemblées, découpées et suturées, et une longue histoire d’amitié.

Cette exposition n’a pas pour enjeu les relations entre l’art et la mode, même si elles apparaissent naturellement.  L’accent est mis sur les mécanismes, les gestes, la pensée du corps contemporain et l’expérience que nous en avons en tant qu’être humain. Tous deux sectionnent, fractionnent des objets et des vêtements comme autant de modèles ajustables à de nouvelles manières de vivre, de sentir et de se représenter.

Cette relation essentielle au corps et aux matériaux s’est affirmée pour Bircken et Huelle lors de leurs études de stylisme au Central Saint Martins College of Art and Design de Londres dans les années 1990. Là, il et elle ont pu projeter leurs idées sur le corps-support. Pendant leur période d’apprentissage dans cette école prestigieuse, des individualités comme John Galliano, Alexander McQueen ou Hussein Chalayan étaient régulièrement invitées à intervenir. Cette période les a amené·es à définir leur identité propre en se ré-inventant comme on désire le faire à 20 ans. C’est aussi leur goût pour la musique, Culture Club et Boy George entre autres personnalités queer, qui  les a incité·es à choisir Londres.

Amis depuis l’adolescence, iels ont très tôt formé une famille élective avec un troisième complice, le photographe allemand Wolfgang Tillmans, auteur de portraits cultes de Bircken et Huelle. Témoin objectif de toute une génération, il a bousculé avec vigueur les a priori, contribuant à l’émergence d’une certaine vérité sur la jeunesse, depuis le milieu des années 1990 jusqu’à aujourd’hui. Tous les trois traduisent  leur époque, politiquement et sociologiquement et bousculent les archétypes. Pour La pensée corps, Wolfgang Tillmans expose un chapitre qu’il a réalisé pour la revue Pop Magazine (2019-2020) dédié à Lutz Huelle. Cet élément est très précieux  car il permet d’approcher foule de détails sur le travail de Huelle, tout en étant un témoin de la relation du trio à travers les années.

Alexandra Bircken a d’abord créé sa propre marque, à une époque où Martin Margiela et Comme des Garçons déconstruisaient le vêtement. C’est en cousant, en tricotant, en fabriquant des objets non fonctionnels, pour elle-même, qu’elle a progressivement rejoint le territoire de l’art. Jörn Bötnagel et Yvonne Quirmbach, fondateur·rices de la galerie BQ à Cologne, aujourd’hui basée à Berlin, observaient assidûment leur voisine installée dans un atelier mitoyen de la galerie. Attentif·ves à cette liberté avec laquelle l’artiste autodidacte explorait précisément les possibles, iels lui proposent sa première exposition à la galerie en 2004.

Lutz Huelle a d’abord travaillé chez le designer anversois Martin Margiela, avant de lancer sa propre marque en 2000 avec son partenaire David Ballu. Il a très vite braqué son attention sur la construction de vêtements par la déconstruction, développant un style asexué. Longtemps, Bircken, avec son allure androgyne et altière, a été le mannequin fétiche des défilés de Huelle. Ce qu’il propose aux femmes et aux hommes c’est de porter des vêtements qui ne les obligent ni à se définir, ni à se contraindre à un modèle.

Cette forme de déconstructivisme est omniprésente dans le travail d’Alexandra Bircken. Chez elle, ce rapport au corps, au genre et aux matériaux se traduit par une plasticité puissante et directe. Ses œuvres mettent au jour le fonctionnement d’une chose, son intimité, sa construction ou son assemblage, qu’il s’agisse d’un vêtement, d’un organe, d’un fragment de corps, d’une moto ou d’une arme à feu. Ses expérimentations avec les matières révèlent également son intérêt pour la peau en tant qu’organe, habit, structure cellulaire, frontière vulnérable entre l’intérieur et l’extérieur.

Pour Lutz Huelle, la mode est un véritable langage. Ses vêtements déconstruisent les archétypes et mettent en avant les mutations à travers des hybrides : mi manteau-mi bomber, veste de smoking d’homme à franges rouges ultra féminines, mi pantalon de boxe mi jupe, chemise sexy à col de smoking.

Si le corps contemporain est souvent pensé en termes binaires, masculin ou féminin, martial ou vulnérable, puissant ou fragile, Bircken et Huelle proposent des représentations qui les font imploser. Lorsqu’iels expérimentent  le tissage, le tressage, le nœud ou la découpe nette, iels adoptent une approche anthropologique, qui évoque leur goût pour l’ingéniosité et la multiplicité des inventions et des usages que l’être humain a développés depuis les origines pour se vêtir et se protéger.

Leur génération (la mienne aussi) est celle qui avait vingt ans lors de la chute du mur de Berlin et de la construction de l’Europe. Leurs productions n’ont pas la même finalité, tout comme les processus qui les ont façonnés, mais iels partagent une esthétique proche. Iels ont écouté la même musique, ont observé l’évolution du monde et ont pensé la vulnérabilité du corps et sa réparation. Pour elle et lui, la rue reste un lieu majeur d’inspiration où, avec acuité, iels observent et puisent des éléments injectés ensuite dans les plis de leur travail.

Claire Le Restif
Curatrice de l’exposition

Photo : (c) Léa Guintrand

Dates
15 novembre 2022 - 28 janvier 2023
Horaires
Du mardi au samedi, de 11h à 19h
Nocturne mercredi jusqu’à 21h
Lundi sur rendez-vous
Entrée libre
Visites
Visites commentées gratuites
mercredi 12h, samedi 12h et 16h
Alexandra Bircken, "UZI", 2016. (c) Andy Keate
Alexandra Bircken, "UZI", 2016. (c) Andy Keate
Lutz habillant Alexandra Bircken pour le défilé Printemps/Eté 2002, à Paris en Octobre 2001. (c) David Ballu
Lutz habillant Alexandra Bircken pour le défilé Printemps/Eté 2002, à Paris en Octobre 2001. (c) David Ballu
Alexandra Bircken, "Origin of the World", 2017. (c) Roman März
Alexandra Bircken, "Origin of the World", 2017. (c) Roman März